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Une nuit, un bébé

Chapitre 1

Je m'appelle Noa. J'ai vingt-trois ans et j'ai grandi dans une villa sur la Côte d'Azur, une de celles qui semblent parfaites vues de l'extérieur : jardins impeccables, voitures de luxe dans le garage et dîners silencieux où les couverts faisaient plus de bruit que les gens.

Mais les belles maisons savent aussi cacher des fantômes.

Ma mère est morte quand j'avais cinq ans. Cancer. Le mot a encore un goût amer dans ma gorge, comme du café brûlé. Je me souviens à peine d'elle, des fragments seulement : l'odeur sucrée de son parfum, ses cheveux bouclés identiques aux miens et sa façon de serrer ma main comme si elle pouvait protéger le monde entier à partir de là.

Mon père ne s'est pas fait prier pour se remarier.

Beaucoup trop vite.

À l'époque, je n'étais qu'une enfant, mais aujourd'hui, avec le recul, certaines pièces commencent à s'emboîter d'une manière troublante. Ma belle-mère est apparue dans notre vie comme quelqu'un qui connaissait déjà le chemin de la maison. Et avec elle est venue sa fille.

Ma demi-sœur.

Au début, j'ai essayé de l'aimer. Vraiment. Je voulais une sœur. Quelqu'un avec qui partager des secrets, des vêtements, des bêtises d'adolescentes… mais elle n'a jamais voulu rien partager avec moi. Elle voulait prendre ma place.

Et le plus étrange ?

Elle ressemblait énormément à mon père.

À l'époque, je n'ai rien remarqué. Les enfants ne voient pas les fissures, seulement les murs intacts. Mais aujourd'hui… aujourd'hui, ça me hante.

Mon père était un homme bien, avant. Ou peut-être que je le croyais simplement parce que j'avais besoin d'y croire. Après le mariage, il a changé petit à petit. D'abord les reproches injustes. Puis les regards froids. Et ensuite, il a laissé ma belle-mère empoisonner tout ce qu'il y avait entre nous, goutte après goutte, comme on verse du venin dans un vin précieux.

Nous étions une famille puissante. Mon père possédait une entreprise de transport très respectée. Ma mère venait d'une famille traditionnelle, ancienne, fortunée. De l'argent ancien. Celui qui n'a rien à prouver.

Et ma belle-mère le savait.

Elle voulait l'argent de ma mère.

Mais ma mère était intelligente.

Avant de mourir, elle a tout mis à mon nom. Propriétés, placements, héritage… tout protégé juridiquement pour que mon père ne puisse jamais y toucher. Parfois, je me dis qu'elle savait déjà. Peut-être que les mères pressentent certaines tragédies avant qu'elles ne surviennent.

Et franchement ?

Je crois que c'est pour ça que ma belle-mère s'est mise à me détester.

Parce que je suis le rappel vivant de la femme qui l'a précédée.

Je mesure un mètre soixante, j'ai la peau claire, une silhouette en sablier héritée de ma mère et une relation compliquée avec les sucreries. J'adore la salle de sport, mais je ne refuserais jamais un brownie chaud à deux heures du matin. Mes cheveux bouclés tombent dans mon dos comme des vagues rebelles et mes yeux… mes yeux sont identiques à ceux de ma mère. Tout le monde le fait remarquer.

Y compris ma belle-mère.

Avec ce sourire fin de serpent se prélassant au soleil.

Je suis joyeuse, spontanée et je n'ai jamais appris à baisser la tête devant qui que ce soit. Je dis ce que je pense. Je défends ceux que j'aime. Et je déteste les gens qui utilisent l'argent pour humilier les autres. Avoir des privilèges ne m'a jamais donné le droit de marcher sur personne.

Mais apparemment, certaines personnes de ma famille ne sont pas de cet avis.

Et puis il y a Sébastien.

Mon fiancé.

Sébastien est beau, bien élevé, intelligent… le genre d'homme qui entre dans une pièce et attire tous les regards. Il sait toujours quoi dire, quand sourire et comment se comporter.

Trop parfait.

Parfois, je crois qu'il m'aime.

D'autres fois… je crois qu'il aime tout ce qui vient avec moi.

Et il y a quelque chose qui me dérange plus que ça ne devrait : lui et ma demi-sœur sont trop proches.

Des petits rires étouffés. Des conversations interrompues quand j'arrive. Des regards furtifs qui disparaissent avant que j'aie le temps de comprendre.

C'est peut-être de la paranoïa.

Ou peut-être que toute ma vie a été bâtie sur des mensonges si bien enfouis qu'ils commencent à remonter à la surface… comme des fleurs vénéneuses après la pluie.

Et ce n'est que le début de mon histoire.

(Noa)

Chapitre 2

Les disputes entre moi, ma belle-mère et ma demi-sœur faisaient pratiquement partie du décor. Il y avait des jours où le silence de la villa ressemblait à du verre sur le point de se briser. Il suffisait d'un mot de travers au petit-déjeuner et c'était reparti… une nouvelle guerre.

Et mon père ?

Toujours de leur côté.

Au début, je pleurais. Ensuite, j'ai commencé à me défendre. Aujourd'hui… je ne ressens tout simplement plus rien. C'est étrange de réaliser que l'amour peut mourir à petit feu, comme une bougie oubliée brûlant dans le noir jusqu'à n'être plus que fumée.

Ma belle-mère faisait tout pour convaincre mon père d'attaquer en justice pour l'héritage de ma mère. Elle en parlait comme si cet argent lui revenait de droit.

Mais ce n'était pas le cas.

Ça ne le serait jamais.

Pendant ce temps, l'entreprise de mon père coulait lentement. Il n'y mettait presque plus les pieds. Il préférait voyager avec sa nouvelle femme, satisfaire ses caprices, acheter des bijoux, des voitures, des vêtements hors de prix… tout pour garder cette femme contente.

Et elle adorait ça.

Ma belle-mère était le genre de personne qui confondait le luxe avec le pouvoir.

Sauf que l'argent n'est pas magique. Un jour, l'addition arrive.

Alors j'ai fait ce que je fais toujours quand tout s'effondre : je me suis concentrée sur moi.

Je n'ai pas de vraies amies. Je n'ai jamais réussi à faire totalement confiance à qui que ce soit. Ma vie a toujours ressemblé à un aquarium rempli de requins avec des sourires de gens riches. Alors il ne restait que moi… et Sébastien.

Malgré mes doutes sur lui, il était encore la seule personne qui semblait rester à mes côtés.

J'ai fait mes études loin de chez moi pendant des années. La meilleure période de ma vie. Loin de cette maison, loin des manipulations, loin des dîners empoisonnés. J'ai fait une école de design d'intérieur et d'arts, deux choses que j'aime profondément. J'ai toujours aimé transformer des lieux froids en espaces vivants. Peut-être parce que je n'ai jamais réussi à le faire avec ma propre maison.

J'ai appris d'autres langues aussi. L'anglais, l'espagnol, l'italien, l'allemand… des langues différentes, les mêmes mensonges humains. C'est drôle de constater que les gens arrivent à vous trahir dans n'importe quelle langue.

Même en vivant au milieu de la haute société, je n'ai jamais été superficielle. J'aime la salle de sport, j'aime prendre soin de moi, j'ai une vie bien active… malgré mon amour quasi criminel pour les sucreries. Cupcakes, brownies, cheesecakes… mon point faible tient tout entier dans une pâtisserie chic.

Et oui, j'ai une silhouette en sablier qui attire les regards sans grand effort.

Héritage génétique de maman.

Ma demi-sœur, de son côté, était mon exact opposé.

Elle a abandonné deux facs.

Deux.

Elle ne terminait jamais rien de ce qu'elle commençait parce qu'elle était trop occupée à claquer l'argent de mon père en sacs de marque, en fêtes délirantes et en hommes différents chaque semaine. Et ma belle-mère cautionnait tout, comme si l'irresponsabilité était un trait de caractère raffiné.

Toutes les deux vivaient comme si l'argent était infini.

Comme si notre famille était un château impossible à faire tomber.

Mais moi, je voyais les fissures.

Des factures impayées cachées.

Des employés de longue date qui démissionnaient.

Des réunions tendues.

Mon père qui buvait plus qu'avant.

La maison restait immense, luxueuse et impeccable vue de l'extérieur… lustres étincelants, marbre rutilant, jardins parfaits.

Mais à l'intérieur ?

On aurait dit un beau navire en train de couler lentement au milieu de l'océan.

Et personne ne réalisait que j'étais peut-être la seule à essayer de ne pas couler avec.

Demi-sœur Estelle

Chapitre 3

J'ai rencontré Sébastien lors d'un dîner de charité, un de ceux bourrés de gens importants qui feignent l'humilité en tenant des coupes de champagne plus chères qu'un loyer mensuel.

Je détestais ce genre d'événement.

Des robes serrées, des sourires faux et des conversations si creuses qu'elles semblaient résonner dans la salle. J'étais à deux doigts d'inventer une migraine pour m'éclipser quand Sébastien est apparu.

Et pour la première fois de la soirée, quelqu'un avait l'air… vrai.

Il m'a parlé comme si j'étais une personne normale et pas « la fille héritière de la famille Beaumont ». On a discuté d'art, de voyages, de musique, et on s'est même disputés sur le meilleur dessert. Il défendait le tiramisù avec une passion presque offensante.

J'ai fini par rire plus cette nuit-là qu'au cours des derniers mois.

Après ça, on a commencé à se voir souvent. Des dîners, des escapades, des appels à trois heures du matin… tout s'est fait naturellement. Pour la première fois depuis longtemps, j'ai eu le sentiment que quelqu'un me voyait au-delà de l'argent de ma famille.

Deux ans plus tard, il m'a demandée en mariage.

C'était dans un restaurant au bord de la mer, éclairé par des bougies et par le reflet doré de la lune sur l'eau. On aurait dit une scène de film romantique trop parfaite pour être réelle. Quand il s'est agenouillé et a ouvert l'écrin de la bague, mon cœur battait comme un oiseau pris au piège essayant de s'échapper de ma cage thoracique.

Et j'ai dit oui.

Aujourd'hui, nous sommes fiancés.

Mais il y a quelque chose chez moi que peu de gens comprendraient.

On n'est jamais allés « jusqu'au bout ».

Pas parce que je ne l'aime pas.

Et pas non plus parce qu'il n'a jamais essayé de me toucher. Sébastien m'embrasse, pose ses mains sur ma taille, caresse mon visage… parfois je perçois le désir dans ses yeux, brûlant à bas bruit, silencieux, comme un feu de cheminée dans une maison vide.

Mais je ne me sens tout simplement pas prête.

Je veux attendre le mariage.

C'est peut-être cliché. Vieux jeu. Trop conservateur pour notre époque. Mais c'est important pour moi. Ça ne vient pas d'une pression religieuse ni d'une exigence familiale. C'est mon choix.

Mon corps a toujours été très observé par les gens. Les commentaires, les regards, les comparaisons avec ma mère… j'ai grandi en sentant que tout en moi était analysé comme une œuvre en exposition.

Alors peut-être que je veux que la première fois soit entièrement ma décision. Sans pression. Sans peur. Sans doute.

Et Sébastien… il attend.

Parfois, je perçois une certaine frustration cachée chez lui, fugace comme une ombre passant sur le mur. Mais il ne m'a jamais forcée à rien. Il n'a jamais dépassé mes limites.

Du moins, pas jusqu'à maintenant.

Et au fond de moi, je me dis :

S'il m'aime vraiment, alors il continuera d'attendre.

Parce que l'amour véritable ne devrait pas fonctionner comme un compte à rebours.

On s'entendait très bien.

Vraiment bien.

Sébastien a toujours été patient avec moi, affectueux, attentif aux détails. Il savait exactement comment me calmer après une dispute avec ma belle-mère. Il savait quand j'avais besoin de silence et quand j'avais besoin de fuir cette maison étouffante pour aller manger un dessert à deux heures du matin dans un salon de thé quelconque.

C'est pour ça que j'ai commencé à remarquer quand il a changé.

Progressivement.

D'abord les messages auxquels il mettait de plus en plus de temps à répondre. Puis les appels qu'il raccrochait quand j'entrais dans la pièce. Des petites absences. Des petits silences. Des petites fissures.

Sébastien s'est mis à paraître distant même quand il était à côté de moi.

Parfois, je le surprenais le regard dans le vide, perdu dans ses pensées. D'autres fois, il semblait irrité sans raison. Quand je lui demandais ce qui se passait, il répondait simplement :

« C'est le stress du mariage. »

Mais mon intuition ne m'a jamais trompée.

Et elle hurlait dans ma tête comme une alarme incendie.

Il se passe quelque chose.

Il m'embrassait encore.

Il me prenait encore la main.

Il me disait encore qu'il m'aimait.

Mais parfois, ça semblait mécanique. Comme quelqu'un répétant des répliques apprises par cœur dans un théâtre trop cher pour qu'on abandonne la pièce en plein milieu.

Et puis j'ai commencé à remarquer d'autres choses.

Ma demi-sœur qui souriait trop près de lui.

Sébastien qui la défendait dans des discussions sans importance.

Tous les deux échangeant des regards furtifs qui disparaissaient à la seconde où je m'en apercevais.

Peut-être que j'étais paranoïaque.

Peut-être que des années passées dans cette maison m'avaient transformée en quelqu'un de trop méfiant.

Mais il y a eu une nuit précise que je n'ai pas pu oublier.

Je descendais l'escalier pour aller chercher de l'eau quand j'ai entendu des voix basses venant de la cuisine. Sébastien et ma sœur étaient à l'intérieur. Je n'ai pas compris toute la conversation, juste des rires étouffés puis un silence soudain quand ils ont senti ma présence.

Ma sœur a souri la première.

Ce sourire à elle… beau en surface et venimeux en profondeur.

Sébastien avait l'air nerveux.

Il a dit qu'ils discutaient juste du mariage.

J'ai fait semblant de le croire.

Mais cette nuit-là, allongée dans le lit immense de ma chambre, le regard fixé au plafond dans le noir, j'ai senti quelque chose d'étrange me serrer la poitrine.

Comme si ma vie était sur le point de basculer.

Et le pire ?

Une partie de moi le savait déjà avant même que la vérité ne fasse surface.

Fiancé Sébastien

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